Huit ans après, Solange Lusiku Nsimire Kayange revit en nous à travers ses convictions, les combats citoyens, les rédactions et, désormais, les librairies.
Le 13 octobre 2018, Solange Lusiku Nsimire s’éteignait à Kinshasa, à l’âge de 46 ans. Huit ans plus tard, son nom reste associé au journalisme indépendant au Sud-Kivu, à la défense des droits humains et à la liberté de la presse. Sa mémoire se perpétue à travers son journal, les témoignages de ses proches et les engagements de ses enfants qui défendent, chacun à sa manière, des causes humaines. Son héritage se mesure ainsi à la continuité des combats qu’elle a menés.
Dans sa province natale, le Sud-Kivu, son nom demeure indissociable du Souverain Libre, le journal indépendant dont elle fut l’éditrice et la directrice. Des droits des femmes et des enfants à la littérature, en passant par la justice et la mémoire des violences dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), ses engagements trouvent aujourd’hui différents prolongements autour d’une même valeur à savoir la dignité humaine.
Une femme qui a fait de l’information un engagement
Pour Solange Lusiku, informer ne consistait pas seulement à rapporter les événements, mais aussi à interroger les pouvoirs, dénoncer les abus et donner la parole aux personnes marginalisées.
Son engagement lui vaut plusieurs distinctions. En 2012, l’Université catholique de Louvain lui décerné un doctorat honoris causa. En 2014, l’International Women’s Media Foundation lui attribue le prix « Courage in Journalism », qui récompense des femmes journalistes ayant poursuivi leur travail malgré les risques et les pressions.
Toutefois ces reconnaissances ne suffisent pas à mesurer le prix personnel de son engagement. Dans un contexte marqué par des conflits armés et menaces contre la presse, Solange Lusiku subit plusieurs intimidations. En 2008, à plusieurs reprises, son domicile est attaqué par des hommes armés. Sa famille est également affectée par ces violences, mais elle poursuit son travail.
Son parcours rappelle ainsi les difficultés du journalisme dans l’Est congolais et l’importance de défendre le droit de la population à être informée.
Le Souverain Libre, une histoire qui se poursuit
Huit ans après sa disparition, le Souverain Libre demeure au cœur de l’héritage de Solange Lusiku. Un journal conserve les traces de celles et ceux qui l’ont construit, leurs choix éditoriaux et leur manière de regarder la société.
Sa disparition soulève donc plusieurs questions : comment préserver sa vision, maintenir ses principes et continuer à informer sans réduire son héritage à un simple souvenir ?
Le Souverain Libre était plus qu’un lieu de travail pour elle ; il constituait un espace de défense de ses convictions. Préserver sa mémoire suppose aujourd’hui de continuer à accorder de l’importance aux faits, à l’intérêt public, à la liberté d’expression et à la parole des personnes marginalisées.
À la tête du journal actuellement, Claudine Lumvi rend hommage à celle qu’elle considère comme une femme d’exception.
« À travers sa plume, Madame Solange Lusiku, d’heureuse mémoire, défendait les groupes minoritaires et aidait les personnes marginalisées. Elle donnait la parole aux femmes méprisées, les encourageant à dénoncer les violences dont elles étaient victimes ainsi que leurs bourreaux.
Elle était profondément compatissante. Les émotions des personnes en difficulté qu’elle rencontrait devenaient les siennes. Leur honte et leur désespoir la poussait, parfois, à leur apporter une aide financière. Elle payait, notamment, les frais scolaires d’un groupe d’orphelins identifiés par la paroisse catholique Saint-Pierre-Claver de Nguba », témoigne Claudine Lumvi.
Arlette Boroto, au plus près des questions de justice
Arlette Boroto, fille aînée de Solange Lusiku, poursuit un engagement professionnel dans le domaine juridique et les questions liées aux personnes touchées par les violences.
Son travail la place au contact de réalités où les souffrances humaines soulèvent des questions de droits, de reconnaissance et d’accès à la justice. Derrière les procédures se trouvent des personnes qui doivent souvent surmonter plusieurs obstacles pour faire entendre leur voix et obtenir que leurs droits soient respectés.
Cet engagement exige une connaissance des mécanismes juridiques, mais également une attention aux expériences vécues par les personnes concernées.
Il serait réducteur d’établir un lien automatique entre le parcours de Solange Lusiku et celui de sa fille. Leurs métiers diffèrent, mais leurs préoccupations se rejoignent autour de la dignité humaine et de l’attention accordée aux personnes confrontées à l’injustice.
Là où le journalisme rend visibles des réalités ignorées, le travail juridique contribue à faire connaître les droits et à rechercher les moyens de les faire respecter.
Pascal Boroto, faire de la littérature un espace de mémoire
Journaliste et écrivain originaire de Bukavu, Pascal Boroto utilise la littérature pour raconter l’histoire de sa mère et interroger les violences qui traversent l’Est de la RDC.
Son premier livre, Le Nom de ma mère, publié aux éditions JC Lattès en 2026, a reçu le prix Voix d’Afriques. La distinction, remise le 20 mars 2026 à Kinshasa, marque une étape importante de son parcours. Il devient le premier auteur congolais à remporter ce prix depuis sa création.
Dans cet ouvrage, Solange Lusiku occupe la place centrale à travers ses engagements, ses convictions et les traces qu’elle a léguées à son fils. Le récit aborde également les conflits dans l’Est du Congo et leurs conséquences humaines.
La disparition d’une mère devient ainsi le point de départ d’une réflexion plus large sur la mémoire, la transmission et la difficulté de raconter certaines souffrances. Dans des sociétés confrontées aux violences, une question demeure : comment préserver les expériences humaines lorsque les témoins disparaissent et que certaines souffrances restent insuffisamment documentées ?
« La littérature ne remplace ni le travail des historiens ni celui des journalistes. Elle ouvre, néanmoins, un espace où les événements peuvent être abordés à partir des vies qu’ils ont bouleversées. Elle redonne une présence aux personnes que les statistiques et les récits généraux risquent de faire tomber dans l’oubli », explique Pascal Boroto.
Avec Le Nom de ma mère, ce dernier inscrit la mémoire de Solange Lusiku dans un nouvel espace de transmission. Son livre ne se contente pas de rappeler une femme disparue : il interroge ce que son existence continue de produire dans le présent.
La distinction obtenue en 2026 donne à cette histoire une audience plus large, en portant au-delà des frontières congolaises une réflexion personnelle qui rejoint des questions universelles de deuil, de justice et de mémoire.
Des parcours différents, une mémoire qui ne s’arrête pas à la disparition
Arlette et Pascal ne suivent pas les mêmes chemins professionnels. L’une évolue dans le domaine juridique, tandis que l’autre s’investit dans la protection de l’enfance.
Ces parcours ne résument ni l’ensemble des engagements des enfants de Solange Lusiku ni ceux des personnes qui continuent de faire vivre ses valeurs. Ses trois autres enfants poursuivent également leurs propres chemins et portent leurs propres combats.
L’influence de Solange Lusiku dépasse toutefois le cercle familial. Elle appartient à l’histoire du journalisme congolais, à celle des femmes ayant occupé des postes de responsabilité et à celle des professionnels qui ont défendu la liberté d’informer dans des conditions difficiles.
Sa mémoire se retrouve dans les archives du Souverain Libre, les distinctions qui ont reconnu son travail, les témoignages de ses proches et les œuvres qui racontent son histoire. Elle se prolonge également dans les initiatives qui défendent les droits humains et transmettent aux générations futures une meilleure compréhension de leur société.
*L’enjeu de la transmission*
Le 13 octobre 2018 reste une date douloureuse pour la famille de Solange Lusiku et la communauté journalistique congolaise. Mais une commémoration permet aussi de mesurer ce qui a été conservé, transmis et risque de disparaître, si la mémoire cesse d’être entretenue.
Dans son cas, cette réflexion concerne autant la famille que le monde des médias, notamment la place des femmes, les conditions d’exercice du journalisme et la préservation de l’histoire de la profession.
Les nouvelles générations héritent d’un passé sans être obligées de le reproduire. Leur responsabilité consiste à comprendre les exigences qui animaient leurs aînés et à trouver leurs propres moyens de poursuivre les combats qui restent nécessaires.
Huit ans après sa disparition, Solange Lusiku Nsimire demeure présente dans le journal qu’elle a dirigé, dans la mémoire de ses proches, dans le livre que son fils lui a consacré et dans les engagements de ses enfants.
La mort a interrompu son parcours sans effacer les traces de son travail et de ses convictions.
La portée de son héritage réside peut-être dans cette capacité de celles et ceux qui restent à continuer de le faire vivre, à le questionner et à lui donner de nouveaux prolongements.
Comme le disait feu Dieudonné Malekera, ancien secrétaire de rédaction du Souverain Libre : « La transmission ne consiste pas à empêcher le temps de passer, mais à faire en sorte que le temps n’efface pas tout ce qui mérite encore d’être compris, raconté et défendu. »
Tout comme Dieudonné Malekera, Solange est partie physiquement, mais elle demeure vivante parmi nous a travers son héritage.
Qu’elle continue de reposer en paix !
Loïc Mambo